jeudi 15 septembre 2011

Un balcon en forêt

Maintenant la peinture est écaillée et les fenêtres sont dans un état lamentable. Tu dis qu’il faudrait protéger votre maison des intempéries que le vent de l’océan apporte en hiver.

Tu penses depuis longtemps qu’il faut installer des volets en bois. De préférence des volets à claire voie.

Sonia ne voit pas l’intérêt de faire installer des volets. Elle n’aime pas ça. Elle n’aime pas comme tu tires les volets lorsque vous êtes en voyage et que tu fais le noir, l’obscurité bien avant la nuit, dans une chambre d’hôtel, par exemple (toi et ton fantasme du lit-clôt). Sonia est une ennemie des volets roulants, plastique ou métal qui se manipulent avec un bras articulé et encore plus des volets automatiques qui d’ailleurs ne fonctionnent jamais quand c’est elle qui s’en sert. Elle est l’ennemie de cette technologie et du rêve moderne un peu foireux des années soixante-dix. Elle dit que ça lui rappelle chez ses parents. Elle n’aime pas le double vitrage et donc il n’y en a pas dans votre maison. Elle rêve d’être dans une maison sans jamais être enfermé dedans. Avec de l’air qui passe, venu du dehors. Du courant d’air. Du bon air frais soufflé par l’océan, mais aussi soufflé par la forêt et un brin de sauvagerie. Avec des scènes de chasses vécues avec son père autrefois. Des promenades, souvenirs heureux, sur les lignes de haute-forêt en bottes caoutchouc aigle. Une maison anticlaustrophobie et intellectuelle avec des sous-bois et des odeurs d’automne. Une maison, en somme si j’ai bien compris, situé quelque part dans la forêt de Brocéliande, mais avec la mer devant. Un rendez-vous de chasse avec océan Atlantique à proximité, si possible. Une maison dans une forêt sans forêt. Sans ciel plombé ni Francette pour raconter ses histoires de vieille fille. Sans faits divers dûs à l’excès de gnôle, à l’ennui, à la connerie, à la vie de province. Une maison sans Charles Bovary. Sans pharmacie à reprendre et sans tronçonneuse hurlante. Un balcon en forêt.

Une maison il faut que ça respire, mais il peut y avoir des champignons, un peu et du désordre, un peu. Avec le paysage qui vient à travers les fenêtres et de préférence un jardin et un cerf qui passe au loin, aperçu presque divinité passant lentement derrière les arbres, craintif dans la brume. Un étang ou la mer devant. Une maison ouverte sur le monde, pas une maison repli-sur-soi. Protectrice par ses murs, mais large d’ouvertures. Surtout pas d’angles droits ni de Placoplatre cache-misère ni des matériaux de merde qui donnent le cancer et des boutons sur la peau. Une maison qui serait à l’image de son esprit, peut-être une maison intelligente, sans isolation. Très légitime et littéraire. Avec une bibliothèque, c’est sûr et un présentoir à cartes postales pour toutes les reproductions de tableaux : les cartes postales des amis, les souvenirs de voyage, la jeunesse libre et heureuse. Une maison avec de la place et si ça ne suffit pas, acheter la maison d’à côté, comme aurait fait son père. Vieux terrien jamais pressé, mais aussi sauvage, champêtre, intelligent comme elle et sachant prendre le temps de vivre, de chasser, de ne pas passer à côté de la vie, comme elle. Vivre pleinement dans une maison avec des meubles pyrogravés par son grand-père. Une maison avec de l’Histoire dedans.

Son père qui racontait comment, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Américains avaient disposé un terrain d’aviation à proximité du village de son enfance. Comment les hommes montaient dans leurs machines volantes à la tombée de la nuit et revenaient au matin, insouciants, après avoir semé la mort et des tapis de bombes sur Berlin, Dresde, Hanovre. Son père qui racontait comment, ce faisant, ils aidaient les Russes à reconquérir leurs territoires, cigarettes au bec. Les Russes. Vladivostok. Koursk. Stalingrad. Leningrad.

Pour toi, c’est simple, il faudrait toujours tout repeindre en blanc. Tu vivrais presque bien au supermarché, chez « C », dans le bureau du Bison, avec un frigo, des bières, un lit de camp sans fantaisie avec un peu de musique peut-être. Quand tu aurais faim, tu descendrais la nuit dans les rayons déserts et tu éventrerais un paquet de pitch ou une boîte de saupiquet, ou un cassoulet William Saurin à même la boîte, sans réchauffer. Moine.

Une maison c’est important. Tout le monde a sa maison, pense à sa maison, vit dans une maison. La maison abrite le foyer, la famille. Sonia rêve de maisons et achète des revues de maisons comme toi des revues d’ordinateurs et ta fille qui est grande maintenant des revues people, quand vous êtes à la gare de Quimper, sur le point de partir en voyage et qu’il faudra occuper tout ce long temps ensemble dans un compartiment confiné. Vous achetez toujours de telles revues et vous plongez le nez dedans, isolés, une fois le train parti. Bon voyage.

Mais Sonia dit aussi pour revenir à cette histoire de volets que si tu veux bien t’en occuper, elle est d’accord. Mais alors tu t‘en chargeras, cette fois. C’est à toi de contacter les artisans, de demander les devis, de t’informer, de demander à gros Mich pour savoir s’il serait d’accord pour faire ça au black. O.K ?

À propos, c’est une bonne idée d’avoir fait construire cette véranda disent les amis. Oui, mais quoi faire d’autre maintenant, interroge Sonia ? Maintenant, dit Sonia nous allons construire une maison sur les hauteurs, à Plouhinec, près de là ou habite ta sœur. Une maison moderne, cette fois, avec une belle large vue sur le port de Poulgoazec. Ha bon ? Pourquoi tu ne veux pas ? Tu dis : cette maison-ci te va très bien comme ça.

Et donc cette fois, à toi de jouer. Il faudrait. Parce Sonia, pour les volets, c’est clair, c’est niet. Tu ne le feras pas. Tu laisseras traîner l’histoire des volets à claire voie. Tu ne contacteras aucun artisan et tu ne demanderas aucun devis, sans doute.

Il faudrait au moins remettre un peu de cette peinture bleu myosotis, appliquée dans la joie, lorsque vous aviez retapé ensemble la maison en un temps record, il y a quinze ans, et que vous étiez amoureux. Tu t’en foutais déjà, des maisons et au fond, tu voulais seulement peut-être aider Sonia à faire ça et surtout vivre avec elle. Seulement les maisons, les choses, les objets évoluent. Elles subissent le climat, l’instabilité, la mobilité des terrains et se dégradent.

Maintenant, il faudrait au moins reprendre un peu le mastic autour des boiseries et changer entièrement la fenêtre du deuxième étage. Il faudrait aussi repeindre l’abri de jardin. Défaire le nid des choucas qui bouche la cheminée où vous faites du feu tous les soirs d’hiver, rôtir de la viande et de bonnes brochettes et aussi griller des châtaignes dans une poêle perforée en automne. Mettre de la toile goudronnée sur l’abri à bois que tu as construit il y a sept ans et refaire le joint autour des montants de la porte de la salle de bains. Empêcher le chat d’aller bouffer les grenouilles apparues cet été. Et surtout, surtout, empêcher ce connard de chat de ramener les cadavres des mulots sous votre table, en plein milieu des repas, le midi, sans que personne ne s’en aperçoive et alors vous découvrez le rongeur mort gisant là, au moment de débarrasser, comme un sinistre présage. Et aussi : faire un trou dans le jardin pour le lapin nain de ta fille Léa qui est brusquement mort dans la nuit, sous une pluie battante. Il faudrait s’occuper du jardin et tout ça. Tondre.

Si tu ne veux pas le faire, je le ferai, dit-elle. Courageuse. Il faudrait. Ce n’est pas étonnant que vos fenêtres se dégradent. Tu te désintéresses des maisons, des intérieurs, des objets. Triste sire. Tout ça n’est pas bien grave, dit souvent Sonia. Non, ce n’est pas bien grave. C’est juste que vous êtes tous deux devenus des personnages d’une nouvelle de l’écrivain américain Raymond Carver, ces derniers temps et que ton esprit divague Dieu sait ou. À cause de toi. Et d'Anna.

Tard le soir sur votre chaîne, dans votre maison, Sonia écoute ça :



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