mercredi 7 septembre 2011

Caisses au repos alignées. Monstres froids sans objets.

Au petit matin. Le jour n’est pas encore levé. Tu regardes les étoiles dans le ciel. La lune. Tu entends la mer au loin. Le ressac. Le chat fait bruisser presque imperceptiblement le feuillage en se glissant doucement parmi les buissons. Il chasse et tu ne vois rien. Les mulots craignent sa présence, ses crocs, ses griffes, sa ruse et par-dessus tout son aisance déconcertante. Ils redoutent les tortures cruelles qu’ils doivent subir pendant des heures lorsqu’il parvient à capturer l’un d’entre eux au petit matin humide et frais. Tu sens les coquilles d’escargot éclater sous tes pas dans l’herbe. Tu fais la grimace à chaque fois. Tu t’excuses auprès de la communauté escargot. Ce n’est pas de ta faute si tu glisses un peu, si tes pas sont imprécis le matin et s’il fait nuit.

Tu vois la lumière clignoter d’un avion qui passe au loin dans le ciel. Il file vers l’Ouest et s’apprête à traverser l’Atlantique. Tu imagines la vie des gens dedans.

La voiture est froide. Tu sens le froid de la nuit métallique quand tu t’installes au volant. Tu as un peu mal au genou en passant l’embrayage. Tu descends lentement vers le fleuve parce que la vitesse est limitée zone 30. Après le pont tu prends direct sur la droite et après tu remontes vers le supermarché en empruntant une route si étroite que tu penses toujours avoir un accident quand tout à coup éclaire les phares d’une voiture qui vient en sens inverse. Un jour, sur la route bordée de maïs un chevreuil a surgi terrorisé et tes phares sont restés longtemps collés sur la croupe fuyante, l’animal n’ayant pas idée de bifurquer vers les champs.

Sur le parking du supermarché, il n’y a personne. Anthony n’est pas encore arrivé. Anthony est toujours là avant toi et d’habitude il se tient droit devant la porte d’entrée du personnel dite entrée des artistes. D’habitude, tu devines sa silhouette dans la nuit, zombie raide comme un taquet. Ou raide comme la vertu et dévoué comme pas deux : c’est Anthony. Anthony à l’air neuneu. Silence sur le parking désert. Silence autour de toi dans la nuit noire. Le magasin est éclairé de l’intérieur. Tu demeures dans la voiture en silence, encore un peu, moteur éteint portières closes verrouillées et mains sur le volant. La station-service est en sommeil, elle aussi. Tu sais que Nicolas est déjà là-haut. À l’étage, devant la grande baie vitrée qui offre une vue panoramique sur l’ensemble du magasin. Tu sais que Nicolas est le capitaine Achab à cette heure-ci et qu’il admire le paysage brillant de ses ambitions. Tu sais que Nicolas passe en revue tous les coups tordus qu’il va faire dans la journée et qu’il admire ce magasin comme une belle peinture, paupières hésitantes toutefois sur la force du coup à porter. Nicolas, bras croisés à l’étage devant la grande baie vitrée qui surplombe le magasin, voit se faufiler parmi les rayons la silhouette de Christelle, seule femme cadre parmi les hommes. Proie.

Nicolas descend l’escalier de métal. Il vous ouvre la porte et nous demande étrangement  « Vous êtes combien ce matin ? ». Il ne sait pas compter ? Vous êtes deux. Anthony et toi. Et Anne-Catherine elle est pas là ?

Caisses au repos alignées
Monstres froids sans objets
Dans le matin blème
Sous les néons faiblards
Anne-Catherine est attendue
À la caisse numéro 3
Anne-Catherine est attendue
Elle ne viendra jamais plus

Le Bison n’est pas encore arrivé. Tout à l’heure, le Bison passera parmi vous pour vous serrer la main. Un par un. Tous les intérimaires. Il a reçu des consignes du siège pour faire ça. Le Bison applique scrupuleusement ces consignes.

Gilles et Nicolas sont en concurrence sur pratiquement le même poste. Ils portent tous deux le doux gilet rouge des cadres, velouté sans manches. Sur le dos il est marqué en beau et grand caractère helvetica comme imprimé sur leur conscience ou comme une sentence infligée : « Puis-je vous aider ? » Non. Ils ne peuvent pas t’aider.

Gilles partira le mois prochain vers une autre enseigne. Il a prié longtemps pour qu’on change d’enseigne et que ses histoires passent à l’as mais Nicolas lui a tellement tiré dans les pattes sans vergogne, allant jusqu’à faire le siège devant le bureau du Bison après la fermeture pour lui dauber dessus. Il ne dit pas qu’il ne s’entend pas avec lui, il dit simplement qu’il voit les choses autrement, d’un autre point de vue et c’est tout, mais en attendant il le dégomme froidement et critique soigneusement ses méthodes comme un chien galeux. C’est la règle acceptée par tous les animaux. Ces petits riens qui font la différence, ces amabilités. Nicolas est une pute mais il aime sa famille.

Mais le Bison n’a rien à craindre de Nicolas, je pense. Au pire, il fera tout remonter jusqu’au siège quand il sera temps et adieu Nicolas.

Là, il dit par exemple que Cyrille n’a pas bien géré la sortie de l’été. En effet les touristes son repartis vers leurs territoires. C’est la rentrée. À cause des œufs Kinder qui sont arrivés trop tôt. On ne vend pas d’œufs Kinder en été. C’est comme ça. Il fallait laisser une semaine de plus. Les œufs kinders ne se vendent pas l’été et reviennent en hiver. C’est comme ça. Le Bison est d’accord à 100 %. Je suis d’accord à 100 % avec toi Nicolas, dit le Bison.

Là, le bison dit « et tes vacances c’était bien ? ». Avec la prime en juin, Nicolas, il est vrai, a payé des vacances à toute sa famille. Il fait chaud dans le petit bureau. Il se marre. On voit ses dents gâtées par le tabac hors des lieux publics. Il dit ça. Le bison dit ta famille c’est nous. Ta famille c’est nous dit le Bison et il repart perdu dans ses rêves de grandeur et ne voit plus Nicolas.

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