Il fait chaud. L’après-midi de travail démarre dans la chaleur inattendue d’avril. Journée postée en avant-garde estivale. C’est comme ça depuis deux semaines et ça pourrait durer tout l’été, disent les marins.
Alors c’est dur de se retrouver seul et sans directive, petit homme, dans ce container lourd métal bleu roi grand, mobile, qu’un camion à l’aurore vient déposer là sur l’asphalte, lourde manœuvre avec la grue et qu’un autre camion vient reprendre le soir. Baleine échouée sur le parking, juste devant la réserve, se refermant d’une lourde porte avec des gonds épais comme les poignets, sans verrou. Pas les tiens, ceux d’Anna, par exemple. Ajout constructiviste tout métal sur le parking vide et beau que le soleil inonde. Rectangle bleu sur fond noir. Vous savez. Tout solide, tout crochets, tout rivets. Bloc bleu : la benne aux cartons, cuirassée. Poubelle en fait.
On t’a dit de fouiller et de trouver là-dedans des cartons assez grands pour trier la marchandise qu’on enlève des étagères. Monter une palette pour celle qui ne retourne pas en magasin et une autre pour celle qui y retourne. Les cartons dans le container ne conviennent jamais, trop petits ou trop grands, abîmés, déchirés. Ils sont dépliés empilés au fond de la caisse et tu glisses souvent à cause de ça. Il faut les reconstituer avec un cutter et du scotch. Couper. Séparer. Jeter. Couper. Séparer. Jeter. Demain matin, c’est sûr, tu viendras avec ton cutter perso parce que Michel n’en donne pas. Débrouille-toi.
Dehors, hors métal, le soleil inonde partout presque trop chaud. Tu rêves de nuages maintenant, bigouden. Quelques bouteilles de bière vides traînent à l’angle du bardage : assez pour crever des pneus : 1664. C’est n’importe quoi. Des jeunes, sans doute, le dimanche matin en retour de piste, passent ici bourrés comme des coings.
Aller à la plage, dit Stéphane. Tu rêves toi. Je boirais bien une petite bière, dit encore Stéphane, surpris par ton regard sur les bouteilles vides, un léger moment d’absence.
Tout à l’heure, vous êtes allés ensemble jeter dans ce même container de superbes plaques de verre épais par piles de dix ou douze superposées en équilibre instable sur le transpalette. Toute la verrerie jetée dans la benne sans égard faisait un fameux fracas quand ça tombait au fond. Vous preniez plaisir au ramdam. Stéphane a récupéré plusieurs plaques sans rien dire. Il avait l’air d’un voleur en faisant ça, furtif. Hop, embarquées les plaques dans la petite voiture neuve. Fais gaffe aux sièges : tu te rends compte le prix que ça coûte ? Tu vas faire quoi avec ? Je sais pas, répond Stéphane. Tu réfléchis : une table basse ? Il te regarde de traviole comme si tu déconnais ou te foutais de sa gueule.
Dehors on prend son temps, causerie et cigarette : t’as fait du vélo ce week-end ? La clope c’est pas bon pour le vélo.
Bon, on y retourne. Stéphane t’indique comment fonctionne le transpalette. Regarde, c’est tout con. La poignée. Le bras articulé. Tu comprends la manip ? Là vous prenez les 24 tubes de néon qui doivent être changés, jetés aussi, dans la benne. Hop ! Stéphane embarque trois jolies pour lui et se coince la main en refermant le coffre. Trop pressé. Aïe. Il hausse les épaules, enlève les gants de sécurité, se justifie en soufflant sur l’ampoule naissante ; t’auras un cochon sur l’index demain. Stéphane rit. Il a un copain qui bricole, il fera des lampes avec ça, c’est bien. Ça peut servir. Ça servira. On n’a pas idée de jeter des conneries pareilles. C’est n’importe quoi, ça peut valoir du pognon.
Michel croisé dans les rayons en cours de démontage, Michel anéanti par les soucis voudrait voir arriver sur ce parking un océan de voitures right now. Humeur. Ça retombe sur les employés, les intérimaires, les étagères, les rideaux organza brodés, tout ce qui est plus bas. Michel suit son plan écrit. Schémas rigoureusement tracés sur ordinateur faxés par la boîte dès six heures ce matin. Téléphone au jour le jour, ne décroche jamais, applique les directives et doit tout changer au dernier moment, bien sûr. Il va et vient portable vissé à l’oreille sur toute la longueur centrale du bâtiment, depuis la réserve jusqu’aux caisses. Pas régulier et corps de Michel désaxé appuyant régulièrement en cadence sur une jambe puis l’autre. Légionnaire défilant seul sur les Champs-Élysées le 14 juillet et petit doigt sur la couture du pantalon sans dévier du regard la grille de carrelage beige. Michel, seul. Client suivant, ligne droite. Depuis le silence jusqu’aux cartes bleues aux machines qui crépitent. À bientôt chez Glifor ! Ici c’est simple : les employées ne vous adressent pas la parole. C’est interdit, on dirait tabou.
Dire f#ck à leurs plug-ins.
Michel est maintenant Dracula quand la lumière de la lampe de chantier posée à terre l’éclaire par en dessous, et la sueur quand il tape comme un sourd sur les plaques. Tu regardes ça, fasciné. Violent, l’animal perdu. Toujours comprimer les sentiments au fond de soi. De Michel, rien ne filtre. Tu te demandes de quoi est faite sa vie amoureuse. Cyrille plaint sa bonne femme. Stéphane rit.
Stéphane a bon caractère. C’est agréable. Tu apprécies son cœur simple et franc.
La position accroupie, tout en bas dans les rayons. Tirer, remplacer. Ranger. Nettoyer la gondole avec du produit qui pique les yeux. Attentif au bruit des autos qui passent au pas sur le parking devant le rideau de fer, comme au bruit du sang dans tes veines. Légère migraine contre les tempes, ton souffle et tu sais ce que ça signifie : elle est là. Elle arrive avec toi tout contre toi. C’est Anna, l’inattendue qui vient, déboule en rêve sous la forme d’une fée, à quatre heures de l’après-midi chez Glifor. À l’heure du goûter : elle est là. Tu voudrais hurler. Accroupi. Front contre le dernier étage, contre la gondole en métal. Celle du bas. Petit parmi les petits. Tu iras dans le monde, alors, mais comme Jésus. T’entends ? Tu rêves et tu crois en elle. Parce que c’est comme ça. Parce que, tout simplement, ça t’arrange, bourrique. Être humain sur la planète Terre, parmi ses habitants nombreux et ténébreux mystères. C’est fâcheux, Monsieur Spok. Tu voudrais t’enduire le corps d’huile, de boue séchée, de sang et partir. Jaillir à la guerre. Elever tout ce qui alourdit, obscurcit. Sauter.
Anna, donc. Soudain, le souvenir d’Anna, petite fée Clochette assise sur ton épaule droite ou virevoltante en boucles autour de toi souple et gentille de son corps même, de ses mouvements gracieux infinis, patineuse, te suit partout dans le magasin. Volète autour de toi, figures libres et boucles jusqu’au plafond, jusqu’aux panneaux sorties de secours maintenues très haut par des attaches magnétisées au bout de petites chaînes qu’elle s’amuse à décrocher. Michel pense que c’est toi qui arraches ça à cause de tes palettes montées trop hautes, que tu manœuvres comme un manche avec le transpalette, mais comment faire autrement ? C’est Anna, du matin au soir libre dans un sillage doré d’étoiles pailletées, jusqu’à la fin du jour infiniment doux souvenir. Elle te protège parmi les têtes de gondole (T.G), glisse entre les rayons, goûte du bout des lèvres aux pâtes de fruits énergétiques, se dit un peu je ne veux pas grossir, c’est vrai, se prend les ailes dans le scotch marron, n’arrive pas à se désengager, couine comme une petite souris mignonne en gigotant des pattes. Anna, fée, grimace, effrontée dans le dos de Michel. S’admire dans tous les miroirs, sans retenue, se trouve bien jolie sans complexe avec les cils, longs, qui papillotent. Se vexe. Te perd. Te retrouve. S’endors dans les mouchoirs en papier, ingénue, profondément longtemps.
Surtout ne fais pas de mal à Anna, bigouden. Elle est en sucre, comme tu sais, sensible et infiniment fragile, petite fée russe posée sur ton cœur sans jamais te trahir. Jusqu’à la fin. Un jour, il faudra oublier. T’entends ? Il faudra enlever tout ce qui déconne et arracher ça de ta mémoire. Te reformater. Réinstaller. Il faut te réinitialiser, disent les amis. Opter pour un système plus fiable.
Vous m’oublierez, dit-elle. Romantisme russe. Fatalisme. Presque souhait, pour que l’histoire d’amour s’écrive jusqu’au bout. Vous vous obstinez, dit-elle encore. Plus tard : je ne vois pas jusqu’à la fin. Alors, c’était simplement quelques pas dans la neige, devant la masse grise et décorative du croiseur Aurore, à Saint-Pétersbourg, conservé là sur la Néva, en état depuis octobre 1917, à deux pas de la forteresse Pierre et Paul ? Alors c’était finalement seulement un petit bout de chemin avec elle, les pieds et les mains gelés et tu te demandes encore comment elle faisait pour supporter ses petits gants gris si fins autour de ses jolis doigts dans un froid mordant. Comment elle se débrouillait avec le simple bonnet à motif pour ne pas mourir de froid. Alors ce n’était pas une fée, ni un rêve à quoi tu avais affaire, mais une histoire ordinaire ?
Non. Tu te souviens de ses bottes blanches, des bottes de patinage artistique, on dirait. Du blanc à chaussures passé dessus pour les faire paraître plus neuves, du trou dans son collant qui était là depuis bien longtemps et de sa surprise feinte quand elle découvrit cela, déjà presque nue Cendrillon dans la petite chambre d’hôtel, détails, faux prince, que tu voyais avant l’amour. Curieux bonhomme avec elle qui dansait avec toi et vous dansiez ensemble, donc, avec beaucoup d’aisance.
Petit rêve brûlant. Boîte d’allumettes vide souvenir de Saint-Pétersbourg posé sur ta nuque. Cigarette. Boire. Fumer. Et cet amour infini maintenant quoi faire avec ? Bête prise la patte prisonnière, couper, sectionner. Prêt à tout et peur de rien, tu penses à ça sans rire. Où est ta sincérité, animal machine ? Faire attention au cœur des filles, disait ta mère, bigouden. Suivre ce que te dit ton cœur, quand même.
Le soir, immobile et sonné. Le trajet sinueux en voiture, rêveur encore, vers ton petit village, ta maison. Les cyclistes en tenues de martiens. Les tracteurs qu’il faut doubler dans les virages. Paysan qui se déporte à droite et te fait signe en se retournant. Accélération. Doubler. Les transformateurs électriques et les affiches abîmées, dessus, perçues dans un souffle. Le village de Confort enfin. La voiture connaît la route.
La porte de chez toi toujours ouverte. Ta femme, Sonia. Ta fille, Léa, rentrée de l’école. Et une demi-heure pour reprendre tes esprits, boire une seize, manger un peu : jeter la peau de banane loin dans le jardin derrière le buisson, avec les autres (c’est tout ça, toi : les hommes, seuls, collectionnent ces habitudes). Se détendre, oui. Tu ne fais plus de feu dans la cheminée. Plus besoin, à présent, avec les beaux jours revenus. Sonia lit paisiblement dans la véranda et elle te voit de dos qui rêve Dieu sait quoi, regard porté Dieu sait ou infiniment lointain. Elle se dit qu’il y a quand même des coups de pied dans le derrière, qui se perdent. Oui. Un instant avant de replonger dans sa lecture, silencieuse. Sa force et sa patience, avec toi. Bon.
Sonia, son travail d’écriture en ce moment, déjà 66 666 caractères alignés depuis le matin. L’histoire de son aviateur à elle dans l’iMac rose première génération. C’est assez. Elle dit que ça décolle. Tu ne sais pas non plus ce qui se passe dans sa tête. Ce qu’elle bricole avec cet aviateur qui ne veut pas se laisser écrire, tu l'ignores.
Et la nuit sans lune, tu écoutes ça :

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