Rapidement, l’Airbus A 319 monte dans le ciel, dépasse la ligne fine des plus hauts nuages comme s’il ne voulait plus jamais redescendre et il file vers le nord. Passagers inclinés en arrière, plaqués contre les sièges. Il faut faire confiance au pilote, vous n’êtes pas morts. Pas encore.
Tu ressens la force et la poussée des réacteurs sur le fuselage jusque sous la nuque, tu vois le pli vibrant des ailes bleu-blanc-rouge à travers le hublot. Tu aimes la force de l’engin, son plaisir de danseur prince des airs. En altitude, l’avion ralentit un peu, monstre froid, doucement d’abord, puis léger pivot vers la droite. Vibrations maximales. Instant chaos. Souffle. Sifflements. Bondir.
Vous êtes sourds. Youpi.
Vos corps sont comme des hochets dans l’âme de l’appareil. C’est comme ça. Tu ne maîtrises rien. Monde incliné. Planète Terre à droite visible dans un champ vertical, dressée en tableau abstrait penché contre le mur attendant l’accrochage. Et le soleil aussi pan dans les yeux. D’un coup. Ouah ! Vers l'est.
Corps merveilleux de l’appareil qui vibre d’un bloc puis accélère. Dragon.
Anna.
Filer vers l’est: vers Anna.
Tu te dis : c’est parti sans retour.
Tu te dis : parfait c’est parfait.
Tu ne reviendras jamais.
Alors voilà ; le ciel est dégagé au-dessus des mers de glace. Les icebergs flottants sur le golfe de Finlande, semblables depuis l’oiseau à de minuscules diamants. Étincelants au fur et à mesure de l’avancée douce de l’appareil. Des cristaux infiniment précieux, miroitants sur la surface bleutée de la mer lisse. Tu voudrais offrir ça à Anna, cette image précise et belle. Dès ton arrivée. Pas une carte postale. Des fleurs. Des compliments. Le tapis rouge.
Tu te souviens aussi de ta première vision de la Russie, depuis le ciel gribouille lorsque, peu de temps avant l’atterrissage l’avion sort de l’épaisse couche de nuages glacés qui, en janvier, couvre le ciel russe à temps complet. Tu te souviens de la fumée des usines loin après la ville, barre horizontale dans le ciel, harmonieuse quand même, rajoutant un trait noir au fusain charbonneux sur ce paysage maintenant surligné comme si besoin était. Tu vois les champs de neige infinis, les arbres noirs ligneux Brueghel l’Ancien formant dessin encore sur la blancheur à plat ou fusains sur papier granuleux ruisselants disséminés. Tu vois des renards blanc nature aperçus comme des dauphins sautant de motte en motte, par meutes, par grappes, dans les congères et ça gicle de la poussière de neige mouchetée dans leurs sillages aux abords sales de l’aéroport. Les poumons dilatés et les langues pendantes. Voilà Saint-Pétersbourg en entier, en majesté.
Et tout comme en France, des zones périphériques banales depuis là-haut, de plats entrepôts foireux pire encore. Une silhouette féminine russe et martiale sort d’un hangar noir vétuste, carreaux cassés près de l’aéroport, chapka et long manteau avançant seule dans le paysage en noir et blanc, rouillé comme dans un film de propagande tourné à balles réelles lors de la Grande Guerre patriotique. Silhouette isolée forte. Ombre qui inspire le respect comme le concept même de Russie ou le saut en parachute au-dessus d’une ville en flammes.
Respect.
Voilà l’atterrissage. Tout est plat dans ta tête, mais tremble. Tout est distribué sur la toile en aplats larges et francs. Vigueur d’un pinceau. C’est bien.
Anna qui t’attendait en bas accompagnée de sa beauté mystérieuse et profonde. Elle se serre tout de suite contre toi. Surtout ne dis rien : il fait moins seize degrés. Tu as tout le temps pour parler. Tu frôles son nez gelé dans un sourire et les moumoutes sythétiques sur les cols de vos manteaux se touchent et s’apprivoisent. Tu ne ressens pas le froid. Tu dis bêtement que tu es content de la voir plus deux ou trois mots en russe baragouiné. Tu ne devrais rien dire pour préserver l’instant, tu sais ça. Anna rit de ta maladresse. Elle sait déjà comment tu es : vous devez enfiler votre capuche, mon cher B, car vous allez prendre froid. Vos manteaux à tous deux sont épais et noirs. Le tien est plus gros, plus épais. Tu ressembles à Gagarine avec. Anna dit ça. Elle rit. Ce n’est pas vrai.
Elle parle en français impeccable dans le bus. Vous allez droit vers la ville, mais elle dit aussi je ne sais plus parler français et tu ne saisis pas tout parce que tes oreilles bourdonnent encore depuis l’avion. Tu penses ce n’est pas vrai. Tu rêves. Elle dit, vous m’excuserez. Elle rit. Panneaux publicitaires. Tu essaies de lire les inscriptions en cyrillique. C’est impossible. Quand elle te parle, tu as l'impression de rater chaque mot clé de la phrase parce qu'il y a toujours un bruit à ce moment là, qui couvre comme fait exprès. Bruit de voiture. Hurlement. Pneu. etc…
Pas de rond point, tout est linéaire. Vous passez dans la zone suburbaine devant le supermarché ou travaille Anna en tant que traductrice les documents venus de France. Tu vois le logo rouge et blanc. Le petit logo des supermarchés Auchan et le petit oiseau dessus. Elle indique ça d’un geste délicat de la main et ton attention se fixe sur les poignets surfins et les bracelets. Elle dit : Auchane. Elle rit. Tu t‘attardes sur les mains. C’est bien.
Vous parlez des liens vidéos sur YouTube que vous avez échangés tout l’automne.
Mais la pluie au même instant. Mais le vent et les éléments qui viennent claquer par bourrasque comme des objets solides contre les fenêtres de ta maison laissée à l’autre bout du continent, loin vers l’Ouest. Mais ta famille à toi, qui entends ça avec brutalité. Mais ces bruits-là, menaçants, sans rire, distincts comme une menace. Mais bien sûr.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire