Les nuages splendides dans le ciel, la clarté lumineuse du jour, un peu de douceur. Dix petites minutes face au parking. La petite fille qui dort dans la voiture, comme elle est jolie. Dehors sur le petit banc à l’heure de la pause avec les trois collègues intérimaires. Assis côte à côte devant le magasin à droite de l’entrée des artistes. Les yeux se ferment un peu, le soleil de mai vous caresse le visage et tous les quatre alignés vous avez l’air de vieux chats paresseux. De chats méditerranéens.
Le plaisir d’être ici et maintenant dans cette vie laborieuse avec tes camarades, se fait jour, émerge un peu dans ta conscience comme un événement heureux et inattendu. Les autos pépés venus remplir le caddie de biscuits pour chiens, roulent au pas devant vous, dansent lentement en votre honneur et vont se garer plus loin en frôlant les véhicules d’à côté. Tu as tes chaussures de sécurité gracieusement offertes par l’agence neuves et brillantes, serties de métal. Les filles évoquent des parcours de vie sinueux. Des emplois d’aide à domicile, de garderies qui devraient s’ouvrir cinq minutes plus tôt le matin (ça arrangerait tout le monde) de frères alcooliques devenus fous qui remettent le nez dedans, des plantes vertes du Pôle Emploi et aussi de CDD qui s’interrompent au-dessus du précipice. Mais tu ne comprends pas pourquoi elles se maquillent crûment, rose et jaune mêlé from outer space. Tu n’en reviens pas.
C’est ton côté bourge. Tu connais. C’est pourquoi c’est une surprise pour l’ordre des choses de te voir ici. Nicolas pense à son C.V long comme le bras. Tu sens la confiance qu’il a en toi. Cela te trouble vraiment.
Jeanne, grosse fille gothique avec piercings, etcétéra intérimaire comme toi d’habitude, mais aujourd’hui simple cliente est enceinte adossée au magasin, Jeanne retire ses lunettes pour se frotter les yeux soudain (le maquillage). Nicolas maladroit : « C’est pour quand ? » Tout ceci brille sous soleil de mai au sein même du magasin. Chaque détail heureux participe de l’ensemble. Nicolas cœur sous la main : « Tu veux que je pousse ton caddie ». Jeanne rit.
Youpi.
Vous participez tous les quatre au remodelage du magasin. Tu tapes comme un sourd sur la tôle des étagères et des gondoles avec les poings pour les démonter selon un ordre strict, pour les déboîter de leurs encoches métalliques tordues par l’usage et ranger tout ça vite fait au-delà de la réserve. Tu aimes le bruit qui démonte les épaules. Parfois, une lourde plaque de métal émaillée blanche tombe lourdement sur le carrelage et les mémés affolées paniquent. Tu reconnais l’utilité des chaussures de sécurité.
Au loin depuis l’escabeau « trois marches », les nouvelles caisses brillent aluminium Gagarine.
Bing entre deux étalages : trouver la clarté. Tu remets ce « trois marches » dans la réserve.
Anna.
De l’autre côté de la Néva : la statue de Pierre Le Grand. Alors tu vois soudain Anna avancer lentement dans les rues sales de Saint-Pétersbourg au mois de mars 1930. Les rues sont habituellement souillées à cause du dégel, de la neige, de la multitude des pas, du trafic des autos, des chevaux et du printemps qui pointe le nez. Anna est une très belle femme. Une fée qui s’avance seule. Tout le monde se souvient d’elle là-bas, même le plus idiot, même le plus ignare, même celui qui au mois de mars t’envoyait depuis la Thaïlande des lettres de menace de mort ridicules, même celui-là, cet abruti, connais par cœur depuis l’enfance, j’en suis sûr, les vers délicats de cette femme en les tenant tout près de son cœur à jamais.
Anna avance lentement dans la rue parce que son corps est faible et malade et l’esprit du matin brumeux parti très loin. Son fils a disparu depuis des années parce que les poèmes d’Anna autrefois encensés par le pouvoir communiste ne plaisent vraiment plus. À cause de ça le fils d’Anna est emprisonné quelque part loin dans un trou, disparu du jour au lendemain, mais ce n’est pas une surprise. Ça leur prend souvent comme une envie de pisser. C’est comme ça. Staline médite de nouvelles purges. Il faudra s’y faire. Anna tient toujours une valise prête chez elle, pour le voyage, au cas où.
Anna voudrait bien revoir son fils confisqué. Alors elle se rend auprès du bureau local semaine après semaine pour, disons, au moins avoir des nouvelles, faire des démarches, quémander en sachant que chacune de ces démarches l’éloigne encore plus de lui.
Quand elle se présente devant le magasin pour prendre place dans la file interminable, les gens reconnaissent Anna et pleurent en silence. Ils ne peuvent pas lui parler alors certains courageux récitent les poèmes d’Anna à voix basse sans la regarder même s’ils voudraient l’embrasser. Anna baisse les yeux. Anna sait que la peau des Russes est faite d’une autre matière que celle des autres peuples. Anna ne sait toujours pas de quoi cette matière est faite. Elle ne sait pas non plus pourquoi c’est toujours la merde en Russie. C’est un mystère pour elle alors elle avance lentement grâce à cette idée depuis toujours et dans l’espoir de revoir son fils, maintenant en particulier dans cette période pas facile. Circulez mon ange, mon bel ange très beau. Vous êtes dans le ciel partie jolie fée toute clarté toujours prête à vous envoler vers mon cœur aussi.
Le réveil au matin
Sommeil collé au cœur
Les carillons du kremlin
Debout, c’est l’heure enfin.
Portable encore une fois
Quelques pas dans la neige
Assez rigolé par moins seize
La glace tombe des toits
Sur le nez des passants
Veut dire redoux, mais
Les arbres tremblent encore
Aux souvenirs gelés
Comme les mains.
Tu tenais dans tes gants
La neige. La Neva
Et tout le tralala
Une bataille improvisée
Sans voir à dix pas
Dehors autos pourries
Femmes en fourrure
Qui frissonnent, Anna
À quoi pensais-tu ?

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