Gilles sort du restaurant pour fumer. Il appelle Besançon, se tourne. Il perçoit la lueur orange derrière les bâtiments. C’est l’éclairage plein feu sur Notre Dame de Kazan et la perspective Nevski. Gilles saisit quelque chose d’intense, dans cette lumière-là. Il veut prendre la photo, mais une femme passe dans le champ. C’est Anna. Gilles est beau, par moments dragon de la vapeur sort de sa bouche ténébreuse quand il gèle. Il gèle sombre, maintenant. Mais il ne sait pas traduire ça. Gilles a toujours froid aux pieds, ici et regrette encore une fois Besançon, sa ville. Ne parvient pas à s’abstraire du boulot. La fatigue. Le supermarché à construire, mais ouf c’est terminé. N’y pensons plus. Les caisses à mettre en place. Les fêtes de fin d’année. Inauguration. Un océan de détails et Besançon très loin. Sortir et s’en griller une. Sortir. Allo Besançon ? Je voulais te dire que tout est en angle ici. O superman. You don’t know me. But I know you.
Gilles appelle Besançon, mais Besançon ne répond pas. Il doit y avoir des stalactites de glaces sur les fils électriques ou je ne sais quoi d’autre qui empêche que ça passe. Vous n’avez pas de nouveau message. Ne renoncez jamais. Gilles a des poches sous les yeux.
Silicone. Inauguration du nouveau magasin Auchane à Saint-Pétersbourg, Russie. Leningradskaïa Oblast. Parallélogramme métallique des caissières, pour poser les pieds. Caoutchoucs enclipsables sur des rails. Conduits. Plastiques désossables. Caches en plastiques noirs, enclipsables par-dessus les vis. Jeu de clés à laine, pour les caisses à l’intérieur de la petite boîte à droite. Former les nouvelles caissières. Initier le personnel à l’esprit de la boîte. Caches en plastique blanc pour afficher les prix. Toujours à gauche des produits. Tiges en alu évidées. Poids zéro. Carrelage blanc cassé, qualité économique. Tiges filetées tous calibres. Flexibles. Sections prédécoupées sur le métal. Le logo de la marque dedans. Tu n’hésites pas, tu coupes. Au dernier moment. Le cordon. Tu coupes le mot traduire. Tu colles. Tu tires parce que c’est élastique et après, tu enclipses. Voilà. Du Français au Russe.
Le restaurant de la rue Griboedov. Meubles en bois et banquettes installées dans la simplicité du décor. Éclairages rouges, géométriques, dans le soir, sur la rue orange. Murets de briques peintes glycérophtaliques saumon partout. Quelques photos d’autrefois, des gravures, des plans encadrés de Saint-Pétersbourg. L’amirauté, les Rostres, l’île Vassilievsky. Des reproductions de peintures, les chats de Piter. On les voit ; ils mangent des saucisses sous les ponts dans la rue. Vous les trouverez facilement clochards. Oui, tout est en angles, ici. C’est vrai. Anna pousse la porte. C’est facile à trouver.
Traduire. Du français au russe
Du russe au français
Parfois je dis que
Même si c’est une feuille morte…
Entendre détails
Froissent délicat
C’est un souffle
Mystère
Pour un an
Écouter les amis
Entendre dire
C’est impossible
En passant
Vous seule à mes yeux
Par goût du mystère
Heureux
Lointain
Inespéré
Du français au russe
Du russe au français
Anna dont les yeux verts ne savent pas trop où se poser, se lancent à tour de rôle à l’assaut des murs, comme des araignées minuscules et blessées, ne parviennent pas à accrocher l’espace de leurs pattes en longs cils. Elle est arrivée la dernière et désynchronisée, fait le tour de la table. Serre rapidement les mains sans se départir jamais de son immense candeur, mon Dieu, au plus profond intimidée par les tensions qui parcourent son corps quand elle ne connaît pas les gens et se débarrasse de sa chapka. Sa douceur. Mais les Français sont aimables, poussent les chaises, invitent, charmés déjà au fond s’excusent de la faire venir en catastrophe ce soir très sombre dehors et pourtant si plein de neige qu’on trouve dommage que ça ne se mange pas ; asseyez-vous, chère Anna. Ils ont déjà commandé de la vodka, des plats qui arrivent déjà sur la table dressée. Pressée, Anna choisit les pylmenis qui resteront froids dans l’assiette tout le temps de la traduction. Ils parlent vite et elle ne parvient pas à suivre l’un et l’autre, au début. L’un : Michel. L’autre : Gilles. Français venus de France. Cadres dans le grand supermarché. Bonshommes. Cravates toutes serrées bons salaires. Serguei seul russe autour de la table écoute. Anna c’est son travail. Traduire, du français au russe et du russe au français. Deux heures de traduction contre deux jours de congé : c’est intéressant pour cette fois. Le repas et le ticket de bus payés. Merci. Tant de neige.
« Les Français ils ne sont pas méchants, mon cher B, les femmes en Russie pensent toujours que les Français sont les meilleurs amants. »
Michel, responsable du magasin pour toute la Russie, navigue ici depuis cinq ans. Il raconte. Michel a participé le mois dernier à une chasse à l’ours près de Novossibirsk, invité par le cacique local. Tout le râpeux de la Russie sort de sa bouche, disons avec complaisance. Appuie fort sur les détails des steppes sauvages hérissées de forêts noires de pins, de neige durcie à moins trente, d’hommes et de femmes sauvages enivrés abominablement la nuit tombée, la Lune. Michel a les yeux blancs par la vodka, se chamanise à l’occidentale, donc, et n’a plus de pupilles œufs séparés il ne reste que le blanc (c’est l’inspiration) et dit c’est lourd, le débile. Débite. Anna traduit pour Serguei. Michel a mangé dévoré l’ours grillé après, avec ses hôtes, dans la forêt montagneuse, marécageuse autour d’un grand feu bien fumeux bien bivouac bien poudreux. Un ogre on dirait comme il se doit. Serguei rit. Gilles est impressionné bien sûr et demande si c’est bon, l’ours brun, alors ? C’est bon ? Alors est-ce que c’est bon ? Anna arrête de traduire et les trois hommes se tournent vers elle. Anna dit je suis sibérienne (de l’Altaï).
Anna dit j’ai souvent mangé de l’ours de Saigulem bien sûr aussi dans les montagnes Aktache, ou nous vivions autrefois avec mon mari. Oui, l’ours, c’est bon (mais c’est fort et ça sent fort aussi). Oui, j’étais très jeune. Je me suis mariée très jeune. J’ai divorcée depuis (mon mari me battait et m’obligeait à boire de la vodka dès trois heures de l’après-midi et je ne voyais pas pourquoi je devais boire comme ça avec lui). J’ai mangé de l’ours depuis aussi, souvent. Mon mari me battait et me tirait par les cheveux (elle fait le geste et tire). Mais j’ai mangé de l’ours souvent encore et encore en Altaï. Oui et sans lui. Et je me lavais les cheveux dehors le matin, près de la rivière, par grand froid dans l’eau vive, mon beau-père disait encore de moi : elle est folle. Je ne suis pas folle.
Elle est comme un ange de la Mort, maintenant, devant ces hommes. Ce soir elle t’expliquera à toi rien qu’à toi que, petite fille, on lui faisait croire que les pieds d’ours écorchés disposés dans le frigo étaient des pieds humains. Vous riez, gros bêtas, tant et plus. Ses petites dents blanches alors ; tu remarques qu’il en manque une. Elle t’aimait. Tu voudrais sortir, aller chercher sa dent manquante dans la mer.

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