Petrograd, Léningrad ou Saint-Pétersbourg, Anna ne veut pas de ces mots-là et préfère dire Piter, pour désigner la ville de son vieux nom populaire.
Vous êtes loin, tous les deux descendus dans les couloirs du métro de Saint-Pétersbourg, conduits là sous terre par les escaliers roulants qui s’enfoncent de longues minutes, interminables pour quelques jeunes pétersbourgeois qui doublaient et vous bousculaient. Tout vous est égal.
Ils descendront sans fin
Sur les escaliers roulants
Dans le métro aux marbres clairs
Ils descendront sans fin
Jusqu’au creux de la terre.
Vous êtes, oui, loin sous la terre au milieu de la foule, dans la station Kirovski Zavod, superbe, marbrée, éclairée dans le bruit des pas, du murmure de la foule, des allées et venues : un temple à la gloire des ouvriers, mais avoue que là, tu ne penses pas aux ouvriers. Les Pétersbourgeois, comme dans toutes les grandes capitales, se pressent à sept heures du soir dans les longues rues souterraines sérieux, fatigués, soufflent et râlent un peu.
Mais soudain vous ne bougez plus. T’entends ? Cette sonnerie de téléphone : les carillons du Kremlin, c’est pour Anna, c’est pour elle. Elle s’arrête net. Discrète et répond tête penchée dans un geste qui entraîne en plongée les épaules sur le côté droit et puis tout le corps se redresse doucement, mais la trajectoire est aléatoire, cerveau départi du corps pour répondre. Arrêt sur le blouson qui crisse un peu. Il fait chaud tu ouvres la fermeture éclair, ajuste la sacoche avec tout ton pognon occidental dedans. Il reste de la glace fondue au bout de tes pieds. Flaques d’eau sur le carrelage. Coup d’œil alentour. Attentif. Arrêt. Tu aimerais mieux, dans la même situation, être là où il y a de la neige, dehors là-haut, à la surface, fumer une cigarette par exemple et voir la silhouette noire d’Anna se déplacer en ombre chinoise comme ici, mais sur fond blanc.
Anna qui du regard lève le nez de temps en temps du portable, danse presque du cou attentive à ce qui se passe chez toi, dirait Anna : vous observez les affiches, mon cher B ? Oui. C’est une bonne idée. Oui. C’est bien aussi. Je réponds au téléphone : c’est mon travail qui appelle, mon cher B. Ne vous inquiétez pas. Tu ne t’inquiètes pas. L’affiche avec tes yeux. Les couleurs. Ton manteau est comme une armure, on dirait.
Oui, comme l’autre soir, même situation en haut sur la terre, devant le petit supermarché, près de l'hôtel ou tu as ta chambre, au croisement exactement perpendiculaire des rues Voronejskaïa et Kourskaïa, pour être précis, devant l’entrée du petit supermarché Viestaliok, ou Anna recharge de temps en temps ses cartes pour l’internet et fait ses courses pour 100 roubles. Parce que, dit-elle aussi, 100 roubles ça va, mais 400 roubles elle les sent passer. Mais tu n’es pas sûr d’avoir bien saisi l’histoire d’Anna avec ses quinze cartes.
Oui, Anna s’est arrêtée pour prendre son portable qui s’est mis à vibrer, à cet endroit dans la nuit sous l’éclairage orange basse définition, menton enfoui dans le col de l’anorak noir, écharpe nouée, les yeux mis clos regard tourné vers le sol puis le ciel de ses cils interrogateurs et sérieuse avec la vapeur toujours étonnée qui sort de la bouche en paquets et tu attendais, évidemment attentif aux beaux yeux lisses, verts, qui palpitaient et sans comprendre et d’ailleurs, si tu avais compris ce qu’elle disait ça ne te regardait pas. Et donc. Sous la pluie neigeuse, tu ne faisais rien d’autre qu’attendre planté là avec tout à regarder autour de toi, comme d’habitude ours poil noir sous la capuche ronde et la moumoute qui dépassait en longs cheveux et se déploient synthétiques blonds, martien, mais aussi homme des cavernes ou créature encore une fois objectivement venue de loin. Téléporté sur la planète Russie attendant le vrai froid russe comme récompense. T’entends ? Avec des vrais Russes autour de toi et des femmes en fourrures qui passent, vous croisent, frissonnent de froid et sourient de vous voir ensemble. Tu étais vacant, hagard, presque stupide comme la statue de Lénine croisée cet après-midi (il fait nuit maintenant), sur l’Île Vassilievky, monument de bronze avec sa petite coiffe de neige dessus. Et Anna riait devant lui ; elle te montrait du doigt le grand homme et la petite motte blanche sur sa tête. Quand Anna rit, ça fait toujours des petites rides qui partent en rayons de soleil aux coins extérieurs des yeux et ses pommettes s’arrondissent en ballon, tu as remarqué ça. Jeune irrespect, mais tu riais aussi. C’est évident que tu as adoré te trouver là, enfin, planté dans ce décor couvert de neige dans le froid immobile en compagnie nue d’Anna et de son portable étui décoré rose-orange avec des petits pétales bleus comme s’ils étaient posés sur ses yeux.
Tu as aimé ça, sans limites, et surtout parce que Anna, sans s’en rendre compte, entassait un petit monticule de neige avec ses pieds autour des tiens tout en parlant, sans y penser, machinale, comme on dessine quand on répond au téléphone, l’esprit est ici et ailleurs à la fois. Les voitures russes passaient devant vous, au pas pour ne pas risquer l’embardée sur la couche tassée de neige glacée par endroits, sur la chaussée et de l’autre côté de la rue clignotaient les lumières de l’hôtel avec ta chambre, avec les guirlandes oubliées du réveillon en ces premiers jours de janvier et la neige éclairée bleutée étincelante sur le rebord des fenêtres basses, par les lueurs de l’écran de télévision dans la salle de séjour. La petite chambre de l’hôtel qui s’appelle Alexanderplatz pour être dans le goût allemand. Bruit des autos étouffé par la neige ouatée. Presque silence en fait, surnaturel, la nuit dans Saint-Pétersbourg quand on s’éloigne des boulevards. Du coton. Et puis, Anna chuintant joliment Russe dans le portable, se déplaçant avec la grâce d’une danseuse, encore, sur les bosses de congères accumulées (on ne voit même plus les trottoirs). Ça ne te posait aucun problème d’attendre comme ça sans bouger non vraiment. Tu aurais pu rester là des siècles parce que, je répète : Anna faisait un petit tas de neige autour de toi, autour de tes pieds, comme on dessine. Oui. De la même manière exactement. Construisait une petite citadelle inconsciente, en neige, autour de ces chaussures vernies, de tes chaussures occidentales de la France, et par ailleurs souvent elle se moquait des Français et de leurs belles chaussures en cuir cirées sous la neige, dans le froid boueux. Le mot chaussures, difficile à prononcer pour les lèvres russes. Dans la chambre tout à l’heure elle se moquait : « Avoir les belles chaussiures ! » et ça chasse dans sa voix au niveau des sss. Ça remonte un peu dans les iou et ça glisse, luge finalement en douceur jusqu’à la fin du mot pour finir dur en rr. Tu mettais du cirage marron assis au bord du lit, d’ou viennent les lumières sur la rue maintenant et lustrait avec un mouchoir en papier. Elle t’accusait de coquetterie, toi et tous les Français, avec amusement. Tu voulais juste te présenter à elle bien habillé, disons. Propre, aurait dit ta mère.
Tu ne bougeais pas, tu attendais. En levant les yeux quelques étoiles apparaissaient puis disparaissaient, le ciel se dégageait par moment, donc, pas de brume. On pouvait espérer voir la lune. Pensée immobile aussi. On fait des petits cœurs dans les coins, mais à la russe ici. On a peur de saloper sa pensée par des éléments venus de l’extérieur, objets, inadéquats, qui viendraient parasiter vermine tous ces belles dispositions mentales. Venin explosif que les objets, mines de vie quotidienne et principe de réalité, se chargeront de ramener comme en souvenir acheté de Piter sur la perspective Nevsky quelque temps plus tard. Toi immobile et Anna presque danseuse : c’est ça si j’ai bien compris.
Mais là, je répète encore ; Anna réalisait avec le même soin qu’un enfant, le château de sable au bord de l’eau, un petit monticule de neige tout autour de tes pieds ; le château de neige de ton sacre, mon cher Prince B… avec de la bonne eau glacée là-haut venue des zones archiboréales, du nord du nord, de loin, un bel édifice érigé inconscient autour de toi et direct tombé des nuages. C’était beau de voir ça et ça te faisait vachement plaisir. Elle tournait autour de toi et chaussure presque recouverte tu te demandais sans mentir si elle allait un moment s’arrêter. Parce qu’elle t’aimait, c’est sûr. Elle t’aimait. On dira ce qu’on voudra, mais à ce moment-là elle t’aimait. On va dire qu’elle t’aimait. Parce que ce que si tu réfléchis cinq minutes tu ne savais pas à quoi Anna répondait, ce jour-là, ni à qui elle pensait quand elle réalisait sa sculpture de glace autour de ton pauvre pied droit glacé, maintenant. Pauvre abruti. Tu aurais voulu ne jamais le tirer de là, ton pied et rester sur place pour l’éternité coulé dans du béton. Parce que Anna, mon pauvre ami… mon cœur… même si sans doute jamais quelqu’un ne l’aimera comme toi et même si tu as peur. Et puis. Quoi ? C’est quoi ces beaux draps ? Et puis. C’est quoi ces châteaux imaginaires, ces traces de pas grand-chose dans la neige ? C’est quoi, à vrai dire, cette lumière rêvée de Saint-Pétersbourg se reflétant sur la Néva gelée souvent, c’est évident, sur les canaux d’accord aussi et les monuments éclairés la nuit, mais pas partout et il y a des blocs de glace charriés. Anna c’est tout autre chose que toi. T’entends ? C’est évident. Tout autre chose que toi, bien sûr. Anna est loin. Pourquoi elle faisait ça et pourquoi cet épisode s'est achevé si tristement ? Pose-toi la question. T’entends ? Réellement. Pour dire les choses crûment, je ne voudrais pas te vexer : il s’agissait peut-être de t’enfermer comme le fit l’impératrice Anne dans un palais de glace son bouffon Golitsyne. Non. Tout a fondu. Maintenant que Pétersbourg toute entière a basculé dans ta tête, non pas disparue mais basculé, oui, selon un angle de, disons, 30°. C'est bien ça, Monsieur Spok ?
Mais là, tu es au fond du métro pétersbourgeois avec Anna portable en mains. Tout va bien. Tu es avec Anna. Vous êtes tous les deux ensemble, tout est calme et elle répond au téléphone et c’est tout doux dans ta tête. Vous êtes bien, mais le métro bruyant. La conversation est terminée.
Tu vois maintenant Anna qui glisse le portable dans sa poche, vous êtes ensemble, oui, dans la station Kirovski Zavod à Piter. Anna. T’entends ? Elle se tourne lentement vers toi et tu penses qu’elle va se mettre à pleurer infiniment longtemps tant son joli visage est triste, à présent. Tu sais que la vie est dure en Russie. Mais là… toi tu ne comprends pas ce qui se passe…
(à suivre)
(à suivre)

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